INTERVIEW : Walter Hus, à propos des orgues « orchestrions » DECAP

(Entretien réalisé par Hugues Warin au studio de Walter Hus le 9 Mai 2013.)

Comment s’appellent ces orgues et comment fonctionnent-ils ? Ce sont des orgues DECAP parce qu’ils sont fabriqués par la firme DECAP de Herentals mais le nom de ce type d’instruments – joués avec un programme informatique – c’est « Orchestrion ».

L’origine des orchestrions est cette volonté d’automatiser les choses qui remonte au 19e siècle. La firme DECAP a longtemps construit des « Limonaires » c’est-à-dire des orgues joués avec des cartes perforées comme on en trouvait dans les cafés  pendant les années 1950, 60, 70…ensuite supplantés par les Juke-box.

Ici la carte perforée a été remplacée par l’ordinateur – ce qui est un pas tout-à-fait logique – et ce qu’il y a d’extraordinaire c’est d’abord que le mécanisme du clapet d’ouverture du tuyau de ces orgues-ci est devenu extrêmement performant, il fonctionne avec une précision et une rapidité de réponse vraiment vertigineuses. Ensuite, chaque module individuel a son réglage de pression d’air, je peux contrôler, dessiner d’une façon très performante – pour chaque module -  sa courbe de la pression d’air, donc du volume et du timbre de l’instrument. C’est devenu une sorte de synthétiseur c’est-à-dire un appareil dont le son est modulable, mais à partir d’un instrument acoustique. Mais je précise que je n’en suis que l’utilisateur.

Vous n’avez donc pas du tout  participé à l’élaboration ? DECAP met ces instruments à ma disposition et de mon côté je les pousse à leurs extrêmes. Les paramètres de contrôle du vent, c’est quelque chose qui me passionne, à partir de mes expériences, je leur renvoie un feedback qui entre dans l’évolution du système. C’est donc un petit peu comme une cellule laboratoire…

Votre collaboration avec les frères DECAP est de l’ordre d’une rencontre entre des techniciens et un artiste autours d’un nouveau développement de l’orgue… Les limonaires étaient morts à la fin des années 1970 ! Plus personne n’en voulait, il y avait toute la nouvelle musique pop et les DECAP ont dû faire face pour éviter la faillite…

Tout le travail qu’ils ont alors réalisé avait pour but de pouvoir jouer de l’orgue avec du sentiment, apporter de l’expression dans le jeu. De mon côté j’ai porté ça dans la musique contemporaine, sur les scènes d’Ars Musica par exemple.

L’orgue est un instrument très massif, donc quand vous dites que le système DECAP ramène de l’expression, ça atténue un peu la barrière entre l’être humain et l’instrument, j’ai l’impression que cela induit le même type de rapport qu’entre un guitariste et sa guitare lorsqu’il tord une corde par exemple, il devient expressif… Oui, c’est ça !

Quand vous jouez en live, vous appuyez sur un bouton et l’ordinateur joue ce que vous avez programmé, agissez-vous aussi sur le clavier en direct ? Il y a plusieurs cas de figures, je peux intervenir en live sur ce qui se passe, mais j’utilise le plus souvent le dispositif comme une installation.

Pourquoi Pat Metheny – qui possède un orchestrion – vous a t’il contacté ? Il est venu jouer à Bozar il y a 3 ans pour la sortie de Orchestrion, et suite à ce concert, je suis allé le trouver avec les frères Decap, et nous lui avons parlé de ces orgues, il était très étonné ! Après sa tournée il est venu à mon studio puis à l’usine DECAP, et l’année passée je suis allé à New-York avec Tony Decap, parce que ce dernier avait prêté son orgue à Pat Metheny pour l’intégrer dans l’Orchestrion. On a passé une semaine à développer différentes façons d’utiliser l’orgue pour y traduire les possibilités de jeu de la guitare – comme le volume ou le pitch-bend ou le vibrato – ce qui a amené Tony à développer un clavier d’orgue sensible.

Vous m’avez expliqué que les clapets d’ouvertures des tuyaux ont un jeu plus précis, plus rapide, que c’est la base de ce système ! Y a-t-il d’autres aspects mécaniques qui ont changé grâce au fait que l’orgue est manipulé par un ordinateur, ou est-ce le seul paramètre ? Le grand truc c’est le vent ! C’est-à-dire qu’à l’intérieur de ces bacs, le vent est en permanence mesuré, et adapté à la milliseconde !

Si on sais que dans l’histoire de l’Orgue, de sa fabrication, la constance du vent a été LE souci numéro 1… le fait que par exemple on joue un grand accord puis un autre sans qu’il y ait une chute [de volume]… Ici la constance du vent  n’est vraiment plus le problème, au contraire !

Est-ce qu’il y a les mêmes sections que dans un orgue d’église ? Oui, tous ces instruments ont des noms anciens il y a le « Violon alto », le « Jazz Flute », le « Picollo », le « Hautbois », le « Cello » et le « Basse »… ceci dit « Jazz Flute » c’est un registre qui s’est rajouté historiquement, développé par un nouveau constructeur. Et à côté de ça il y a encore beaucoup d’autres sonorités, je suis très limité pour le moment.

Qui sont les DECAP ? C’est une famille de constructeurs d’orgues de danse qui a plus de cent ans maintenant, et dans les années 1950 ou 1960, il y a eu un schisme dans la famille, ils étaient originellement basés à Anvers, et puis il y a eu la branche anversoise et la branche basée à Herentals et ce sont les fils de cette branche qui ont commencé cette nouvelle forme de facture comprenant l’électronique en plus des parties acoustiques, des décorations… Moi je les ai découvert parce que j’avais fait un opéra pour quatuor de saxophones et chanteur(s) – c’était une production du « Ro Theater » à Rotterdam – et ils voulaient reprendre ça une deuxième saison mais le Blindman Quartet n’était plus disponible. J’avais entendu dire que Decap avaient midifié des orgues alors j’ai pris contact.

Lorsque vous composez pour cet instrument, vous devez manipuler la notion de « paramètres », vous devez programmer des paramètres, c’est très différent de la composition avec des notes… Un moment donné j’ai travaillé avec une firme spécialisée en énergie éolienne. Il y avait un congrès à Bruxelles sur l’énergie éolienne et ils m’ont commandé une composition.

De leur côté ils veulent prouver qu’on peut prévoir les vitesses du vent en se basant sur des statistiques et pour ça ils utilisent un « lidar » – un appareil qui envoie deux faisceaux laser dans l’atmosphère pour mesurer la vitesse et la direction du vent sur huit niveaux je crois… ils ont alors une vue assez complète des mouvements du vent et ça rentre en chiffres dans des graphiques.

Alors j’ai travaillé à Paris avec les ingénieurs qui ont développé ce lidar et on a fait une transposition possible des données du vent (comme la vitesse…)  puis j’ai revu ça en données midis et j’ai fait une interface de mon côté pour transposer ces paramètres, j’avais écrit quelque chose d’assez complexe avec lequel tous les panoramas du vent se reflétaient dans l’orgue, donc si le vent tout d’un coup vient de là… le mouvement du vent se retrouve dans l’instrument. En live, par internet, on était connectés et le vent commandait l’orgue.

Comment ça s’appelle ? Wind controls wind.

Vous établissez un lien entre le vent qui souffle dans les tuyaux des orgues et les vents naturels, à partir de quel moment est-ce qu’on peut – avec un dispositif instrumental – interpréter des phénomènes naturels, mais d’une manière poétique en même temps… rendre compte du réel… Oui

C’est connecter un peu les préoccupations des scientifiques avec les préoccupations des artistes… Oui, les scientifiques ont l’appareil de mesure parfait, de mon côté j’ai l’appareil de transmission

Quels sont les autres principaux projets que vous avez avec cet instrument ? J’ai fais beaucoup de musiques de films, le groupe « Hus », Heavenly Bodies avec le photographe Pierre Radisic pour les Brigittines, l’Opéra des Marolles

Dernièrement j’ai fait des transcriptions de musiques technos belges des années 1980, ça va sortir en vinyle. Il y a le film The Sound of Belgium de Jozef Devillé, c’est un documentaire sur la musique techno (où la Belgique a été précurseur pendant un certain temps) et son point de vue était que  tout ça à démarré avec les orgues de danse DECAP – les fameux « limonaires » à cartes perforées – parce que c’était le premier exemple d’une musique séquencée jouée en boucle 24h sur 24 pour faire danser les gens, or c’est comme ça que fonctionne la techno dans les boîtes de nuit. Son film commence par ce postulat, il fait tout le développement de la New-Beat et ainsi de suite… et il m’a demandé pour conclure de faire un morceau techno sur l’orchestrion DECAP .

(Walter Hus et son Orgue DECAP sont en résidence chez NAMAHN, bureau de design digital à Schaerbeek.)